19 décembre, 2020 par
Ad Libitom

L comme Libitum !

Vous savez que les partitions s’expriment généralement en italien: piano, forte, con grazia, crescendo, diminuendo, appassionato... Mais il leur arrive aussi d’utiliser des mots ou des expressions en latin, comme opus (« œuvre »), tacet (« il se tait ») ou ad libitum, « comme on veut », « librement », « selon sa fantaisie » - une expression somme toute assez risquée, car qui sait ce qui peut tenter un interprète quand on lui laisse ainsi portée blanche... ?

Imaginez par exemple un « ad libitum » tombant sous les yeux de Nikolaus Harnoncourt: en défendant la pratique de la musique ancienne sur instruments anciens, cet interprète visait moins une illusoire authenticité historique qu’une nouvelle sensibilité auditive. Ce qui l’amena à étendre les principes d’exécution baroque à des répertoires plus récents, Beethoven, Johann Strauss et même George Gershwin. Je vous laisse apprécier vous-même cette modernité iconoclaste dans un extrait du Printemps de Vivaldi interprété par le Concentus Musicus Wien?
1’15 VivaldiLes Quatre Saisons, « Le Printemps », extrait du 2ème mouvement revu par Peter Breiner (Beatles go Baroque, « And I Love Her »). ?

Samson François a laissé le souvenir d’un interprète privilégié de Chopin. Mais on sait qu’il était aussi très attiré par des répertoires en marge de la musique classique, comme les musiques de film ou le jazz. Alors imaginez un « ad libitum » sous les doigts de ce pianiste fantasque jouant le troisième nocturne fortement diésé de l’opus 3 de Chopin au retour d’un nocturne fortement alcoolisé dans un club de jazz...
Chopin, Nocturne op.9 n°3 (Si) revu par Rémi Boos ?

Leonard Bernstein est un musicien américain qui, comme auteur et comme interprète, n’a jamais rompu avec la judaïté de ses aïeux ukrainiens: il a composé des symphonies intitulées Jérémie ou Kaddish, il a dirigé des œuvres de Gershwin, de Bloch, de Copland, et il a enregistré l’intégralité des symphonies de Mahler. Dans le troisième mouvement de sa symphonie « Titan », Mahler enchaîne le célèbre canon sur « Frère Jacques » à un passage qu’il invite son interprète à jouer « mit Parodie », c’est-à-dire en lui laissant une dangereuse liberté d’exécution... 
Mahler, 1ère Symphonie « Titan », extrait du 3ème  mouvement revu par Uri Caine ?

Quand il composa La Mer en 1905, Debussy était si imprégné du japonisme qui sévissait à Paris depuis sa naissance, et qui avait atteint son pic de popularité dans les années 1890, qu’il souhaita, pour l’édition de sa Mer, une couverture gravée d’après la célèbre planche de Hokusai, La Vue derrière les vagues au large de Kanagawa. Réciproquement c’est l’exemple de Debussy, qui, entre autres influences, donna aux compositeurs japonais d’après 1945 l’idée d’explorer les richesses potentielles de leur musique nationale traditionnelle. Vous pourrez juger de cette influence réciproque en écoutant un extrait absolument inédit de La Mer interprétée par Seiji Ozawa...
DebussyLa Mer, extrait du 3ème mouvement: « Dialogue du vent et de la mer » revu par Takemitsu dans Quotation of Dream – Say sea, take me ! – ?


Extrait du Dictionnaire facétieux de la musique