Vous avez dit Trompette marine

Rédaction de Quobuz


Deux mots bidons pour un instrument bidonnant

Par symphoman | 2 septembre 2015

La trompette marine, immortalisée par l'inénarrable bourgeois gentilhomme que l'on sait, n'est ni trompette, ni marine... penchons-nous sur ce curieux instrument tombé en désuétude dès le début du XVIIIe siècle

Le maître de musique : Il vous faudra trois voix : un dessus, une haute-contre et une basse, qui seront accompagnées d'une basse de viole, d'un théorbe et d'un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritournelles.
Monsieur Jourdain : Il faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.
Délicieuse fatuité du personnage de Molière qui semble ne pas savoir que la trompette marine n'est ni harmonieuse - un son d'une étonnante laideur - ni harmonique, puisqu'elle n'est capable que de jouer une note à la fois du haut de son unique corde. Ni d'ailleurs une trompette, puisque c'est un instrument à corde (et non pas à cordes), ni marine probablement, malgré quelques tentatives étymologiques un peu hasardeuses. Et sans cette fameuse réplique, véritable hapax legomenon littéraire, ce malheureux diplodocus musical serait non seulement mort mais sérieusement enterré - ah si, n'oublions pas le monostique d'Apollinaire dans Alcools, appelé simplement Chantre : Et l'unique cordeau des trompettes marines

Il semble que la trompette marine puise ses origines dans les monocordes antiques et médiévaux ; on en frotte la corde avec un archet, comme un violoncelle, et la touche ne possède pas de frettes - comme un violoncelle encore. Détail particulier, le chevalet est quelque peu unijambiste : plutôt que de solidement reposer sur deux papattes, comme pour tous les instruments à cordes, il est fermement ancré sur une seule jambe, tandis que l'autre ne fait qu'effleurer la caisse de résonance. Il résulte donc un effet de grondement, de grognement, de raclement, comme pour certaines vielles à roue, elles aussi équipées d'un tel chevalet mobile. Le son ainsi produit n'est pas sans rappeler celui d'une trompette, d'où le nom de trompette marine. Quant au terme marine, la musicologue et ancienne curatrice des instruments de musique du British Museum, Kathleen Schlesinger, l'attribue - dans l'Encyclopédie Britannique, édition de 1911 - à sa vague ressemblance avec le porte-voix de marine. Hummmmph... Plus convaincante est l'explication selon laquelle le terme serait le résultat du phénomène bien connu de chute de certaines lettres dans les mots au cours des décennies, de copiste en copiste ou de locuteur en locuteur, le mot initial étant Marientrompete, autrement dit de la trompette de la Vierge Marie. Et pourquoi la trompette mariale, je vous prie ? Car les nonnes n'avaient pas le droit, en ces temps reculés, de souffler dans de vraies trompettes, elles devaient donc frotter sur ce bastringue pour créer des sonorités un peu trompettantes. En allemand, Marientrompete se dit d'ailleurs aussi Nonnengeige, violon des nonnes, ou Nonnentrompete, trompette des nonnes. Quoi qu'il en soit, la Marientrompete, très répandue dans les couvents de la sphère germanique (plus précisément Allemagne du Sud, Suisse, Tirol, actuelle Slovaquie...), s'est rapidement trouvée traduite ou copiée en "trompette marine". Quod erat demonstrandum.

Trois trompettes marines ! Les marins-trompetteurs de l'ensemble Arcimboldo
Et quid du répertoire pour ce biniou de quelque deux mètres de haut ? Il est vrai que lesdites nonnes de la sphère germanique ne nous ont pas transmis grand'chose, mais l'on peut entendre quelques grattouillis de trompette marine, par exemple, dans ce disque de musique des cloîtres suisses ; essayez en particulier la dernière piste, tout ce qui racle est la trompette marine, un peu comme un trompettiste qui expire. Il existe également quelques concertos de Vivaldi, dont le concerto en ut "per molti strumenti", les solos étant distribués entre deux flûtes, deux mandolines, deux théorbes, deux mandolines, deux chalumeaux (l'ancêtre de la clarinette... car Vivaldi ne craint pas de faire jouer les nouvelles inventions !), un violoncelle solo et deux violons en trompette marine. Et là, nombre de documents sur Internet se copient les uns les autres, dans la plus parfaite erreur : il ne s'agit en aucun cas de la vraie trompette marine qui nous intéresse ici, mais de deux violons à peu près normaux, arrangés toutefois de manière à sonner un peu comme une trompette marine. Une sorte de violon préparé, comme sont préparés les pianos de Cage... Hélas, on ne sait pas précisément de quel genre de préparation il pouvait bien s'agir, d'autant que les seuls documents attestant de son usage proviennent de l'Ospedale della Pietà de Venise : quelques Vivaldi, et un Porpora de l'époque où il y était employé. Etait-ce un violon préparé uniquement pour le célèbre institut ? Comme on n'en possède aucun exemplaire ni même une description, quelques enregistrements font appel à des violons joués un peu sur le chevalet (ce qui rend le son plus aigre), d'autres essayant d'ajouter sur le chevalet quelques anneaux de métal grinçant par sympathie.
Autrement dit, le répertoire réellement dévolu à la vraie trompette marine reste des plus confidentiels, et on peut gager qu'à l'époque de Louis XIV, lorsque la Chambre et l'Ecurie du roi comportait six trompettes marines en plus des hautbois, fifres ou cromornes, il leur était confié des parties bien peu valorisantes ; en 1764, sous Louis XV, l'état officiel compte encore cinq joueurs de trompette marine - qui doublent l'office avec celui de joueurs de cromorne. Non, non, rien d'étonnant à ce qu'un cromorniste joue également d'un instrument à cordes : le même état précise, par exemple, que Nicolas Chedeville est en charge de la basse de hautbois et de la taille de violon, comme on peut le voir ci-dessous. Une petite poignée de compositeurs semblent s'être penchés sur l'animal : Jean-Baptiste Prin, mentionné en 1667 dans le célèbre journal de Samuel Pepys ; le Suisse Johann Melchior Gletle et ses trente-six pièces pour deux trompes marines ainsi que deux sonates en trio ; ou encore Don Lorenzo de Castro dont on connait un manuscrit, datant des années 1720 à 1750, d'une sonate pour la trompette marine. Mais de là à savoir qui fut ce Castro...